PROTECTION SOCIALE
TRAVAILLER APRÈS 60 ANS C'EST PAS LA SANTÉ

Pourra-t-on se sortir de ce paradoxe en mettant en place un véritable statut du « travail pénible » ? Cela reste à démontrer, ou alors il faudrait renouer avec les réponses que le mouvement ouvrier, dans son histoire, avait réussi à donner à cette question en obtenant que les travailleurs les plus exposés (mineurs, conducteurs de locomotives…) partent en retraite avant les autres. Mais il est vrai que notre époque est celle de l’universalisme des droits. Alors reste la question : combien de personnes après 50 ans sont en état de travailler ?
Un premier chiffre permet déjà de savoir combien de personnes ne peuvent plus travailler, c’est celui du nombre de bénéficiaires d’une pension d’invalidité. Selon l’Insee, 97 000 personnes bénéficiaient de l’Allocation supplémentaire d'invalidité en 2008, tous âges confondus. En isolant le seul chiffre des hommes de 55-59 ans, qui sont les plus sur-représentés dans ce régime, 6% bénéficieraient en France d’une pension de deuxième catégorie (avec incapacité de travail), ce qui est assez faible comparé aux voisins européens (15% au Royaume-Uni, 20% en Suède).
Mais la question de la pénibilité concerne d’abord les personnes qui ne sont pas complètement inaptes, mais dont les capacités de travail et l’état de santé sont amoindris, ce qui concerne alors beaucoup plus de personnes. Combien de séniors sont alors dans cette situation et sont-ils encore en activité ? Des études purement statistiques donnent des chiffres, mais ne permettent toutefois pas de connaître les liens de causes à effet entre état de santé et taux de chômage.
Une étude de la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques ; qui est rattachée au Ministère du Travail) a étudié les liens entre l’état de santé des seniors et leur niveau d’activité. Selon ses chiffres de 2002, un quart des 50-59 ans sont sortis prématurément de l’emploi sans bénéficier d’un dispositif de départ anticipé. Ils sont donc chômeurs ou inactifs. Parmi ces seniors sans emploi, 42% souffrent d’une maladie limitant leurs capacités de travail. Ce résultat n'est toutefois que purement déclaratif, il n'est pas issu d'une constatation médicale. L’usure physique semble donc bien être une réalité pour un peu moins de la moitié des seniors sans emploi. Cette usure n’est toutefois pas uniquement d’origine professionnelle, car parmi ceux se déclarant limité par leur état de santé dans leurs capacités de travail, 21% attribuent l’origine de cette limitation à une affection professionnelle.
Difficulté d’isoler les facteurs
Cette étude ne permet donc pas de répondre spécifiquement à l’usure dûe à la pénibilité professionnelle, car les causes de dégradation de l’état de santé sont nombreuses et difficiles à isoler. Les différences d’habitudes et de conditions de vie des catégories sociales et professionnelles sont, on le sait, notamment par les études sur la prévention, à la cause d’états de santé et d’accès aux soins très inégaux. Ainsi globalement, les problèmes de santé limitant les capacités de travail sont présents pour toutes les classes d’âges. Les sans emploi sont trois fois plus atteints d’affections limitant leurs capacités de travail que les personnes en emploi à âge égal. Les problèmes de santé sont juste plus nombreux quand le travailleur vieillit.L’étude de la Dares rappelle également des différences entre les sexes: les femmes sont plus nombreuses que les hommes à sortir prématurément du travail (35% des 50-59 ans contre 19% pour les hommes de cet âge) alors que les problèmes de santé sont plus fréquents chez les hommes (50% contre 38% pour les femmes). Ces écarts sont notamment dûs à l’existence de calculs de cotisation différents pour les mères selon leur nombre d’enfants et par la faible féminisation des métiers industriels (15% de femmes dans l’industrie automobile selon l’Insee par exemple).
Et parmi les seniors encore en emploi ? L’avis des médecins du travail
Concernant les travailleurs de plus de 50 ans encore en emploi, l’association Cisme (Centre Interservices de Santé et de Médecine du travail en Entreprise) a mené une enquête en 2003, avec le soutien du COR, sur la santé au travail, à travers des questionnaires aux salariés et aux médecins du travail. Plus de 650 médecins du travail, de toutes régions, ont recueilli un peu plus de 11 000 questionnaires. Ils ont ainsi constaté que 14% des salariés de plus de 50 ans ont eu des restrictions d’aptitudes dans les cinq dernières années et que 7,5% occupent déjà des postes aménagés pour raisons de santé.Au delà de l’avis d’aptitude, les médecins du travail ont considéré, selon leur seule appréciation, que 9,5% des hommes et 11,2% des femmes de plus de 50 ans devraient arrêter de travailler. Cette proportion passe de 3,3% à 50 ans, à 20,9% à 58 ans. Elle est de moins de 5% pour les cadres, à près de 20% pour les ouvriers, surtout femmes.
L’étude établit également, comme celle de la Dares, que la pénibilité professionnelle n’est pas la seule cause de la baisse de l’état de santé, puisque le travail serait à l’origine d’un tiers des affections limitantes pour les travailleurs en poste après 50 ans. Globalement, sans effet de cause professionnelle démontrée, ce sont 28% des plus de 50 ans, toutes professions confondues, qui ressentent des contraintes posturales et articulaires.
Quelle pénibilité mesure-t-on ?
Ces différentes études montrent la complexité de question de la santé au travail et de la prise en compte de la pénibilité pour le calcul de la retraite. Le gouvernement, dans son document d’orientation, l’a lui délimité aux «situations d’usure physique professionnelle». Mais la pénibilité peut également englober la santé psychique. Les seuls chiffres des accidents du travail, qui ont dans l’ensemble baissé, ne donnent qu’une vision à minima de la question. D’autres études montrent au contraire l’intensification des conditions de travail (travail répétitif, contraintes de temps, attention soutenue…), qui semble aller vers une augmentation de la pénibilité ressentie par les salariés. Les troubles musculo-squelettiques augmentent, mais également la charge mentale de travail, qui est plus difficile à calculer. Pour ne citer qu’un exemple, selon une enquête de la fondation européenne pour l’amélioration des conditions de travail de 2001, 56% des salariés déclarent devoir fréquemment abandonner leur tâche pour effectuer un travail non prévu, contre 48% en 1991. Ces taux sont passés de 55 à 72% pour les cadres et professions intellectuelles.Il est également difficile de dire si toutes ces tensions accrues des conditions de travail se traduisent, ou se traduiront un jour, par des problèmes de santé. Elles rappellent en tout cas l’accroissement continu de la productivité tout autant que de l’espérance de vie. Les professions intellectuelles aussi bien que manuelles produisent plus aujourd’hui qu’hier, à temps de travail égal. Cet argument trouve aujourd’hui un fort écho auprès des travailleurs qui revendiquent de pouvoir continuer à partir plus tôt à la retraite.
| Catégorie socio-professionnelle | Hommes | Femmes |
| Cadres supérieurs | 46,6 | 50,9 |
| Professions intermédiaires | 44,8 | 49,8 |
| Agriculteurs exploitants | 45,3 | 50,1 |
| Indépendants | 44,4 | 50,1 |
| Employés | 42,1 | 49,4 |
| Ouvriers | 40,9 | 48,6 |
| Inactifs | 30,4 | 46,7 |
| Total | 42,8 | 48,8 |
Sources de cet article :
- Dares, L’emploi des séniors souvent fragilisé par des problèmes de santé, février 2005 (Télécharger)
- Cisme, Enquête santé et vie professionnelle après 50 ans (SVP 50), novembre 2003 (Télécharger)
- Ined, la « double peine » des ouvriers : plus d’années d’incapacité au sein d’une vie plus courte, janvier 2008 (Télécharger)
